La collection jésuite des Fontaines

La Collection jésuite des Fontaines a été déposée à la Bibliothèque municipale de Lyon pour 50 ans, suite à la décision de la Compagnie de Jésus de fermer le Centre Culturel des Fontaines situé à Gouvieux, près de Chantilly (nord de Paris). Elle compte 500000 documents.

A loisir : temps libre et divertissement

Si parmi les sociétés archaïques le temps libre était pléthorique, le loisir lui est une production moderne. La vitrine des Fontaines vous propose à ce sujet un bref éventail documentaire et quelques éléments de réflexion.

Les preuves sont manifestes et nombreuses : l’espèce humaine a connu le temps libre en abondance parmi les sociétés archaïques telles qu’étudiées par divers anthropologues, dont Marshall Sahlins. La conquête par l’industrie et son développement des temps de vies humains, en Occident, obombre bien souvent l’histoire de la France rurale tout entière émaillée par la quotidienneté des fêtes et divertissements. L’historien François Jarrige n’a pas manqué de pointer pour sa part que les ouvriers papetiers de la première moitié du XIXe n’avaient pas encore vu leur temps et leurs activités entièrement disciplinés, entretenant à cet égard une certaine liberté considérée par les propriétaires comme insubordination.

Trouville par Chéret, Jules, 1836-1932
Bibliothèque municipale de Lyon (AffM0411)

Toutefois la révolution industrielle amorce un phénomène caractéristique de notre temps, l’individualisation du temps libre et sa constante sophistication. L’essor du transport moderne, comme le quadrillage progressif du territoire par les voies afférentes, nourrit parmi les classes aisées un nouveau rapport à l’espace corrélé aux loisirs. Cela ne fut point possible cependant sans le déclin concomitant des motifs religieux et communautaires et la monté des préoccupations touchant au bien-être et à l’épanouissement personnel. Ce mouvement affecta en premier lieu l’aristocratie du XVIIIe qui en vint de ce fait, ainsi que l’explique l’historien Alain Corbin, à reconsidérer son rapport à l’espace maritime, lui apparaissant jusqu’à lors comme un vivier d’imageries menaçantes qui furent peu à peu éclipsées par celles de la villégiature et des cures thermales.
Dans les milieux populaires et ruraux, l’on vit au XIXe décliner veillées et foires et s’avancer dans la lumière la figure solitaire fréquentant le débit de boisson.

Collecte en faveur de l’Oeuvre du Grand Air pour les petits par Meunier, Henri Georges Jean Isidore, 1873-1922
Bibliothèque municipale de Lyon (AffP0113)

L’introduction dans la société du loisir n’alla pas néanmoins sans un encadrement que motivait la crainte des mauvais usages du temps libéré : les élites sociales et culturelles, louant par ailleurs la floraison des loisirs individuels, nourrissaient bien souvent une suspicion aigre à l’endroit de masses qu’elles rivaient à l’alcoolisme, aux « mauvaises lectures » et à l’abêtissement. L’encadrement des loisirs, qu’il fût religieux ou laïc, trouva ses figures emblématiques sous le Front populaire, à l’instar des organisations collectives des loisirs de jeunesse. Le monde patronal ne fut pas en reste dans l’exercice du contrôle social du temps libre, lui qui sut l’illustrer sous l’égide de la figure de proue du chef d’industrie paternaliste. Enfin, l’historien Pascal Ory observe avec une acuité troublante que seuls les régimes totalitaires des années 1930 placèrent ouvertement le loisir populaire sous le signe de la récréation et du divertissement.

Les lendemains de la Libération ouvrent à la démocratisation du temps libre, de la société dite de consommation et à l’industrie culturelle. Les pratiques ostentatoires anciennes de la « classe de loisir » (expression du sociologue Thorstein Veblen), notamment la chasse et les croisières en paquebot, si elles véhiculent une norme, sont débordées par l’avènement d’une culture de masse portée par le baby-boom et l’urbanisation des modes de vie.

L’accroissement du temps libre de cette période est interprété tantôt comme un déploiement d’autonomie et de cohésion sociale (Paul Yonnet), tantôt comme le prodrome d’une fin du travail (Jeremy Rifkin). Au rebours, d’aucuns sociologues observent que le temps libre désormais vécu, est pour les chômeurs et les inactifs moins libérateur que signe d’une « mort sociale ».

D’autres encore, comme les philosophes de l’école de Francfort, soulignent les formes d’aliénation fruits de l’industrie des loisirs et mettent en exergue la diffusion de productions culturelles standardisées (Theodor Adorno et Horkheimer), orientées vers le narcissisme (Christopher Lasch).

Mur (Sorbonne ?) : "La culture est l’inversion de la vie"
Photographie, 6 x 6 cm / BnF, département Philosophie, histoire, sciences de l’homme, Lb61-600 (Tracts mai 1968)

Influents au cours des « années 68 », des penseurs situationnistes tel Guy Debord, dépeignent, dans le sillage des moralistes du Grand siècle, le spectacle d’une société vouée tout entière aux abstractions de la valeur, y compris dans ses loisirs. Plus récemment, le philosophe Harmut Rosa exhausse les limites du progrès technique qui, dans le cas du tourisme, a substitué au désir de relation un désir consumériste d’objet. Les préoccupations environnementales contemporaines conduisent un autre philosophe, Baptiste Morizot, à nous inviter à user de notre temps libre non pour se divertir mais pour nourrir une présence aux autres vivants par des relations différentes des formes touristiques. Rappelons enfin que certaines personnes demeurent écartées de cette démocratisation du temps libre : les pauvres de manière générale, les travailleurs indépendants ou encore les femmes bien souvent prises dans l’étau du travail professionnel et du travail domestique.


Ouvrages présentés

  • A. Corbin, Le territoire du vide, 1990
    SJ ID 306/315
  • S. de Ségur, Les vacances, 1901
    SJ B 600/70
  • J.-.J. Sempé, Les vacances du petit Nicolas, 1962
    SJ B 856/38
  • G. Simenon , Les vacances de Maigret , 1952
    SJ B 775/37
  • J. Dumazedier, Loisir et culture, 1966
    SJ SS 335/11
  • Le loisir lettré à l’âge classique, 1996
    SJ B 226/56
  • Pastorale et loisir : le loisir, l’homme, l’église , 1965
    SJ S 304/13
  • F.-A. Vuillermet, Les divertissements permis et les divertissements défendus , 1924
    SJ M 096/14
  • L. Vialle, Le désir du néant : contribution à la psychologie du divertissement , 1933
    SJ TS 433/38
  • G. Hourdin, Les chrétiens contre la société de consommation , 1969
    SJ SS 109/192
  • E. Morin, L’esprit du temps : essai sur la culture de masse , 1962
    SJ SS 109/146

Sylvain Chomienne
bibliothécaire